Combien ça fait d’handicapés ?

Lorsqu’on soumet la question de l’accessibilité à un client lors de la réalisation d’un projet Web, il n’est hélas pas rare d’entendre cette question, posée sous des formes plus ou moins éliptiques et polies, mais dont le sens est finalement celui-ci : « qu’est-ce que cela va me rapporter ? «

Je propose ici de traiter la question sous l’angle de celui qui généralement la pose, puis celui de l’utilisateur handicapé. J’aurais pu aussi parler du point de vue du prestataire qui doit y répondre.Mais je ne me sens ni légitime ni compétent et préfère laisser la parole à d’autres sur ce terrain.

 

Le point de vue business

Du point de vue du commanditaire d’un projet web, donc celui qui va le payer et probablement en être propriétaire, la question est inévitable. Elle revient à se demander quel est le rapport coût/rentabilité, autrement dit : « cela vaut-il de dépenser davantage pour rendre un site web accessible, par rapport à ce que cela va me rapporter ? »Même si cela est choquant, difficile de blâmer un bon gestionnaire de se poser la question et de la poser à son prestataire. Pour de nombreuses actions que nous faisons ou nous apprêtons à faire au quotidien, nous nous posons cette équation, sous d’autres formes où ce n’est pas forcément l’argent qui entre en jeu, mais le temps ou l’énergie. Par exemple, dois-je aller à la Poste pour expédier un petit pot de beurre à ma mère-grand pendant ma pause déjeuner ou après mon travail ? Ici, le facteur temps est déterminant et exigera peut-être que l’on sacrifie un repas équilibré, si l’on décide finalement d’y aller entre 12h et 13h. Préférais-je consacrer une soirée à un ami qui a besoin de parler d’un problème et d’être écouté, ou vais-je esquiver pour donner priorité à mon petit confort devant un plateau-télé en vue de m’abrutir un peu plus ? Si si !Je suis certain que vous vous êtes déjà retrouvé devant ce choix. Là, ce n’est pas uniquement une affaire d’énergie (écouter quelqu’un, le soutenir, en requiert), mais aussi de philosophie de vie que l’on souhaite suivre. Être disponible pour autrui, ouvert à l’échange, apporte une satisfaction personnelle non quantifiable, non monnayable, que l’on ne peut incarcérer dans un « business model ».

Rien ne dit d’ailleurs que ce même gestionnaire qui vous met crument la question de la rentabilité de l’accessibilité d’un site Internet sur la table, ne donne pas plusieurs heures de son propre temps à une association dont il ne tire en principe aucun bénéfice financier, du moins direct.Quel est alors ce frein qui le rend si frileux à lâcher quelques kilo-euros supplémentaires pour que son site soit accessible à tous, tandis qu’il en a déjà dépensé le décuple en études marketing et autres comparatifs fumeux lui expliquant qu’il doit tout changer du sol au plafond ? D’où vient cette réticence à « risquer » de donner accès à tous et à privilégier une cible supposée exempte de tout handicap matériel, logiciel, physique, sensoriel, de culture ou de langue ? Qu’est-ce qui l’empêche ainsi de se dire : « si mon site est utilisable et accessible par et à tout le monde, je ne peux qu’être gagnant « ?

Il y a de nombreuses raisons à cela, à commencer par le fait que l’on est toujours bien en peine de fournir un ratio rationnel coût/rentabilité (j’emploie à dessein une redondance), de la mise en accessibilité d’un site web. Les interventions au forum de l’accessibilité numérique de 2011 (http://inova.snv.jussieu.fr/evenements/colloques/colloques/70_index_fr.html#contenu) qui traitait précisément de cette problématique, le démontrent impitoyablement. Impossible donc, ou presque, de se conformer aux critères purs et durs du marché qui veut des chiffres précis, tangibles, prévisibles. Tout au plus peut-on donner une fourchette souvent très large, variable selon les sources ; du style tant selon les syndicats, dix fois moins selon la police. Dans ce flou, même pas artistique, dont certains abusent pour facturer à outrance ce qui devrait être une bonne pratique incluse dans l’épaisseur du trait, pas étonnant que notre gestionnaire ne veuille prendre de risque. D’autant qu’il n’est généralement pas seul décideur ni propriétaire de son budget.

Un autre facteur, propre cette fois à la nature même de l’accessibilité, joue contre elle. C’est son caractère quasi invisible. C’est pas flashy, pas bling-bling, pas fashion style ! Exception faite des sous-titres sur une vidéo, et dans une moindre mesure de l’audiodescription (il n’est pas rare que les voyants ne la remarquent même pas), force est d’admettre que l’utilisation de certaines balises HTML plutôt que d’autres, de bidouilles en javascript ou en Flash pour rendre accessible une fonctionnalité qui ne l’est pas nativement, passent complètement inaperçu pour qui dispose de toutes ses facultés physiques, intellectuelles, sensorielles matérielles etc. Quand on paye, on aime en voir les résultats immédiats, voire même avant d’avoir payé. Un autre argument souvent avancé par les commanditaires d’un projet web pour ne pas investir pour un site accessible, repose sur le fait que aucun ou très peu d’utilisateur ne s’est plaint de son inaccessibilité. Et de conclure que le site n’est pas si difficile d’accès que ça, ou qu’il n’y a pas lieu de faire davantage d’efforts puisque personne ne s’en plaint.Justification bien évidemment fallacieuseoù la mauvaise foi le dispute au cynisme. Si ledit site est justement inaccessible, comment l’utilisateur qui ne peut y accéder pourrait-il s’en plaindre ? Certes, il peut encore écrire un courrier postal. Mais bien souvent, seul dans son coin, on se dit que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Et puis, pourquoi ne pas aller voir ailleurs. Après tout, sur le web, rares sont les sites proposant un service unique au monde donc incontournable.

Parlons éthique alors ? Ce terme, dégoulinant de bonnes intentions collectives qui engagent tout le monde donc personne, a remplacé celui de déontologie, trop galvaudé, trop bafoué aussi. L’un et l’autres font pourtant appel à ce qui, à mon sens, caractérise le mieux un monde que l’on veut être civilisé. Je parle de l’attachement à son engagement, ses convictions profondes. Mais force est de constater que ce ciment-là ne résiste guère aux réalités économiques, aux ambitions individuelles qu’il est précisément censé adoucir. Les chartes, les livres blancs sont bien souvent à peine secs de leur encre qu’ils portent déjà la marque du postérieur de ceux qui les ont signés et s’assoient dessus. Il est d’ailleurs symptomatique que dans bon nombre d’organisations, l’accessibilité numérique soit proclamée urbi et orbi dans ce type de document plutôt que dans un document stratégique, un mémo. Sous couvert de ne pas effrayer ou contraindre ceux qui devront l’appliquer, cela offre l’avantage d’y renoncer plus facilement au besoin.

 

Le point de vue utilisateur

Évidemment, du point de vue d’un utilisateur handicapé, la question heurte violemment, non sa sensibilité, mais sa dignité d’être humain, en particulier dans nos pays occidentaux où l’on biberonne de l’individuation égalitariste depuis plusieurs siècles, où l’on nous assène que nous avons tous les mêmes droits, mais que chacun compte pour lui-même et doit être pris en considération dans ses spécifiés d’être unique, Le tout aboutissant à un communautarisme d plus en plus exacerbé. Dans ce grand écart entre nécessité d’appartenir à un collectif suffisamment puissant pour être entendu, et besoin d’être soi pour tirer son épingle du jeu en tant que citoyen à part entière, nous devons sans cesse naviguer et trouver l’équilibre. D’un côté, la meilleure réponse à une question aussi abrupte n’est-elle pas d’agir en masse tels les lobbies aux États-Unis ? Personnellement, je ne crois pas beaucoup à l’efficacité des structures associatives dites représentatives.Bien qu’en ce qui concerne le handicap visuel, celles-ci aient fait des progrès et pris le sujet de l’accessibilité numérique au sérieux depuis quelques années. Je crois davantage à des actions ponctuelles de sensibilisation et de prise de contact concertées auprès des concepteurs, à l’instar de ce qui se passe sur le site edencast.fr où, lorsqu’une application IOS ou Mac est jugée inaccessible ou améliorable, des utilisateurs se mettent directement en relation avec leur développeur pour leur soumettre le problème et éventuellement collaborer à sa résolution. A de rares exceptions, ceux-ci sont ouverts à la discussion et à l’amélioration de leur produit. Un autre moyen de pression implicite est la publication, sur ce même site, d’une logithèque recensant les applications accessibles. Ce qui, selon moi, ne va pas assez loin. Car cela ne signifie pas pour autant que celles qui n’y figurent pas ne sont pas accessibles. Il faudrait, en parallèle, une anti-logithèque. J’ai de quoi fournir une première liste des mauvais élèves, et non des moindres. L’action d’Edencst.fr demeure certes un travail de fourmis mais dont les résultats sont, à mon avis plus probants même que des pétitions relayées par Internet.

On m’objectera que cela dépend aussi à qui l’on s’adresse. Et que face à une grosse structure de taille nationale ou mondiale qui vous envoie paître si on lui demande de faire des efforts, la seule réponse possible est de montrer sa propre force par le nombre et, pourquoi pas, une action judiciaire. C’est sans doute vrai dans quelques cas précis. Malheureusement, j’ai le sentiment que le monde du handicap français est encore trop morcelé, trop désuni pour faire entendre sa voix de manière audible.

Cependant, au quotidien, chacun de nous, en tant qu’handicapé, est confronté à des difficultés d’accès à des sites qui nous seraient pourtant bien utiles. Malgré cela, nous ne prenons pas la peine de nous en plaindre. Car, bien souvent, notre premier réflex est de penser qu’on n’est pas assez habile ave son aide technique, que celle-ci Bugue, qu’on est trop nul… alors on s’adapte, on cherche une alternative, on se renseigne auprès d’amis pour savoir s’ils ont rencontré le même problème et s’ils ont une solution. S’ils en ont une, ou si l’on a soi-même trouvé un autre moyen, on ne va pas plus loin en se disant que, seul dans son coin, ça ne vaut pas la peine de signaler la difficulté auprès de ceux qui ont conçu le site. Ca c’est dans le meilleur des cas. Sinon, on lâche carrément l’affaire. D’ailleurs, à qui s’adresser exactement ? Si l’on est un peu familier d’Internet, on pense à la page « contact ». Manque de chance, celle-ci est dotée d’un CAPTCHA sansmoyen alternatif. Là, on abandonne, laissant ainsi croire au propriétaire du site qu’il n’y a aucun souci puisqu’il n’a reçu aucune message en ce sens, ou si peu.

Pour ma part, j’ai pris le parti de contacter par tous les moyens possibles, un propriétaire de site dès que je rencontre un problème d’accessibilité. Si la page contact n’est pas accessible, vous avez toujours l’adresse postale du siège qui figure nécessairement dans les mentions légales. Je vous encourage à en faire autant. Même si vous avez l’impression d’être seul, dites-vous qu’il n’en est rien et qu’à force de recevoir des plaintes sur le même sujet, celui-ci sera bien obligé à un moment, d’en tenir compte. Si vous constatez une évidente mauvaise volonté, soit parce qu’il ne daigne même pas répondre, soit par une réponse préformatée langue d bois, faites-lui le maximum de publicité négative, là aussi, par tous les moyens (bouche à oreille, réseaux sociaux, blog, réunion) !

 

Et si on inversait la question ?

Ceci ouvre une autre réponse possible à la question « combien ça fait d’handicapés ? » qui est « Combien perdez-vous à ne pas rendre votre site accessible ? ». Et là, telle la cabane tombant sur le chien, vous lui balancez le nombre de clients potentiels qu’il n’aura pas (en valeur absolue et non en pourcentage, ça fait généralement plus mal), sa sacro-sainte E-rputation, son référencement naturel, ses soucis de performance à très court terme. Faites-lui valoir aussi que les personnes en situation de handicap se constituent, elles aussi, de plus en plus, en réseaux au sein desquels une mauvaise réputation en matière d’accessibilité est si vite acquise et bien plus difficile à effacer ensuite. Moins que votre interlocuteur ne soit qu’un fieffé abruti, il y verra rapidement son propre intérêt. Là aussi, je tiens à disposition une bonne liste noire dont la publication me démange.

Enfin, comme je préfère le constructif, j’aimerais aussi trouver un moyen de valoriser ceux qui se sont retroussé les manches et font, depuis longtemps, ou pas, des sites Internet ou des applications accessibles, sans que quiconque les en ait obligé à coup de dictionnaire sur le crâne. Ceux-là méritent qu’on en parle. Un temps, j’avais eu le projet de mettre à disposition une page de classement sur laquelle figurerait une liste de sites web pour lesquels les utilisateurs pourraient voter selon qu’ils les jugent accessibles ou non. Mais je me suis heurté à plusieurs problématiques auxquelles je n’ai pas franchement trouvé de solution. D’une part la première liste que j’avais moi-même établie ne comptait pas moins de 150 sites et risquait de s’allonger considérablement jusqu’à en devenir inconsultable. D’autre part, comment parer efficacement à des votes de complaisance provenant, par exemple, d’une équipe de webmasters dont le site serait mis à la vindicte ?

C’est pourquoi j’ai opté pour ce blog en faisant part régulièrement d’expériences bonnes ou mauvaises et pour la publication de démonstrations vidéo qui sont bien souvent plus percutantes que de longs discours. Bien sûr, cela n’engage que moi. Mais rien n’empêche aux internautes de nuancer mes propos via les commentaires.

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Une réponse à “Combien ça fait d’handicapés ?”

  1. Cyberbaloo dit :

    Ta conclusion va forcement aboutir à quelque chose, mais ce que nous faisons tous les jours a relever les problèmes, est un travail de fond.

    Expérience vécue avec médias-soustitres, un site que j’avais crée en 2003 et qui existe toujours pour relever les différents problèmes de sous-titrage a la télévision, j’ai tout de même eu le mérite de voir sortir l’article 72 de la loi 2005-102 qui inclut un sous-titrage a 100% pour les chaînes historiques notamment et de participer à une charte de qualité pour la Tv.

    Ne lâchons pas les efforts, sur le web, il y a tant a faire pour toi, pour moi, pour que nous puissions un jour, avoir la même info que tous.

    Les gens autour de nous commencent a prendre conscience…
    #sharethelove

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