Qu’est-ce que l’accès à l’information ? (partie 1/2)

Note : Le sujet étant vaste, je le traiterais dans deux billets séparés. Voici la première partie.
En matière d’accessibilité numérique, 13 ans après la parution des premières Règles Internationales sur l’Accessibilité des Contenus Web, et même si des méthodes d’applications plus opérationnelles existent, on constate que la conformité d’un site Internet au premier niveau (quel que soit le référentiel adopté) ne garantit pas automatiquement à l’utilisateur final un accès à l’information. C’est précisément ce à quoi le projet MIPAW, initié par BrailleNet et Qelios, vise à trouver une réponse. Pourtant, au stade actuel du projet, aucune définition de la notion « d’accès à l’information » n’a été donnée.

Par conséquent, je propose d’explorer ici quelques pistes pour mieux cerner ce que cela signifie, ou a minima, engager une réflexion. Disons-le d’emblée, il ne saurait exister une définition unique. Car, selon que l’on soit technicien, utilisateur, ergonome, contributeur, ou commanditaire d’un projet web, on en a naturellement une vision bien différente. Le point de vue s’affine encore si l’on considère la raison d’être du projet, la situation de handicap de l’utilisateur, le niveau de langage délivré par le contenu en regard du niveau d’étude ou culturel de celui qui le consulte, ou simplement la logique d’organisation du contenu vis-à-vis de la logique de compréhension du visiteur. Un site web destiné à des professionnels d’un domaine spécifique (scientifique, scolaire, artistique), n’aura par exemple pas nécessairement besoin d’expliciter chaque terme technique ou acronyme lié au sujet traité. Tandis qu’un portail grand public devra y prêter davantage attention.

 

Dans un premier temps, analysons la notion d’accès à l’information en fonction des différentes positions vis-à-vis d’un contenu web. Nous essaierons ensuite d’élargir ceci à d’autres secteurs de la vie. Ce qui pourra nous conduire à une vision qui dépasse le strict cadre du web et peut s’appliquer à toute forme d’interface.

 

Du point de vue du développeur web, l’accès à l’information peut être entendu comme la possibilité de récupérer une donnée brute, à partir d’une base de données (ou tout autre moyen de stockage), puis de la restituer via un ensemble de couches techniques que sont l’environnement réseau, le ou les langages disponibles, la nécessité de combiner ou non cette donnée à d’autres. A charge ensuite à l’intégrateur de présenter cette donnée de manière compréhensible, structurée. C’est là une vision purement technique qui, bien que nécessaire, peut s’avérer catastrophique si l’on ne refreine pas l’enthousiasme joyeux et l’infatigable inventivité de notre cher geek développeur. Je sais de quoi je parle. Bien que ne me considérant pas comme geek, j’ai eu, moi aussi, ma période jeune chien fou, prêt à démontrer tout ce qu’il sait faire sur un seul écran. A présent, je garde sans cesse à l’esprit les tout débuts du plus célèbre moteur de recherche : un champ de saisie, un bouton Rechercher, point barre. Comme on le pressent, l’excès de technicité peut rendre l’information inaccessible tout comme elle peut largement le simplifier. Dois-je rappeler ici le trou noir qu’a représenté pendant quelques années l’engouement pour le Flash ? Et nous n’en sommes pas totalement sortis. A l’inverse, nous avons vu disparaître les formulaires de trois kilomètres de long, au profit d’un découpage par étapes, en partie grâce aux ergonomes. Ce qui est techniquement plus complexe à mettre en place. On pourrait donc hâtivement en conclure que, pour être accessible à tout utilisateur, une information n’a qu’à être affichée sur l’écran, sans habillage, sans contexte sans mise en valeur. D’où le mythe encore tenace du « accessible égal moche, ringard ». Ce n’est bien évidemment pas si simple que ça.

L’ergonome, lui, préconisera une hiérarchisation de l’information, sa mise en contexte, dans le but de la rendre plus rapidement compréhensible et mémorisable par l’utilisateur en minimisant au maximum son effort cognitif et améliorer ainsi son expérience, soit selon des critères d’efficacité, soit selon des critères du plaisir. L’un n’excluant pas l’autre, du moins je l’espère. De ce point de vue, l’accès à l’information repose fortement sur des notions telles que le cognitif, la structuration, la priorisation et reste fortement orientée utilisateur, rejoignant ainsi de nombreux critères d’accessibilité. A ceci près que, pour côtoyer moi-même quelques ergonomes, j’ai le sentiment que le visuel prédomine sur les autres sens. Mais quoi de plus compréhensible lorsqu’on travaille sur des écrans ? Pour moi, il y a aussi une esthétique de la synthèse vocale à prendre en compte. Je ne parle bien sûr pas de la voix elle-même, mais du contenu qui est débité par elle. Ce concept auquel je tiens fera sans doute l’objet d’un autre article car il serait trop long à développer ici. Retenons simplement que l’accès à l’information n’est donc pas sa simple mise à disposition, mais qu’il faut envisager une structuration, un contexte, et pas seulement visuel, mais aussi sonore, et, pour ce qui est des périphérique tactiles, sensitif, voire sensuel.

L’utilisateur lui, est forcément conditionné par ce qu’il cherche ou recherche, son environnement, sa situation de handicap, son niveau culturel ou scolaire, sa logique de compréhension, sa maturité face au web, ou encore, les conditions matérielles dans lesquelles il accède au contenu. Pour illustrer ceci, je donnerai deux exemples où je vais encore parler de moi. Mais après tout, c’est mon blog. Le premier concerne un supermarché en ligne qui s’avère être le moins inaccessible de tous, au moins pour les aveugles, sur lequel j’ai donc pris l’habitude de faire mes achats pantagruéliques. Ce site utilise d’une part assez peu d’éléments de structuration comme les titres ou les listes, d’autre part manque singulièrement de cohérence dans la présentation de l’information. Par exemple, lorsqu’on utilise le moteur de recherche, les résultats apparaissent à un certain endroit dans l’ordre de lecture tel qu’il est restitué par mon lecteur d’écran, et que je situerais à peu près au milieu de la page (au sens du code source). Tandis qu’en circulant dans les rayons, ceux-ci sont à chercher en toute fin de page, après le panier et ce, sans aucun repère sémantique. Pourtant, l’habitude et les heures passées à comprendre aidant, toute l’information dont j’ai besoin pour remplir mon panier et même conclure mes achats seul m’est accessible. Ça pourrait être mieux, bien sûr, mais on s’en débrouille. Il faut quand même une sacrée aisance avec le lecteur d’écran et les pages web et un besoin réel d’être livré plutôt que d’aller faire soi-même ses courses pour s’en dépatouiller. Ce que je veux pointer ici, c’est le fait qu’on peut avoir la totalité des informations disponibles sur une page ou tout au long d’un processus d’achat et avoir malgré besoin de s’armer de patience et de persévérance pour utiliser un site. L’accès à l’information nécessite donc une mise en cohérence des fractions d’informations pour que l’utilisateur n’ait pas à reconstruire lui-même cette cohérence par un exercice intellectuel (au sens étymologique du terme : relier les choses entre elles) au détriment de son expérience d’efficacité, de plaisir ou de satisfaction de son autonomie. Reconnaissons que les évolutions technologiques d’une part, la prise en main du web par le marché et la massification de ce canal de communication, d’autre part, en ont fait un média fortement basé sur l’information de nature visuelle et, dans une moindre mesure, sonore. Ce qui explique souvent des malentendus du genre : « du moment que je le vois à l’écran, c’est accessible ». Venant d’une personne qui n’a jamais vu, par exemple, un utilisateur aveugle naviguer sur Internet, c’est une réaction compréhensible. Là où c’est difficilement pardonnable, c’est lorsque cela vient d’individus travaillant au moins 35 heure par semaine dans le domaine handicap ou pire, celui de l’accessibilité. Je vous jure que ça m’est arrivé.  Mais, pour parodier Audiard : « j’balance pas, j’évoque ».

Par ailleurs, nous devons résoudre le paradoxe de l’enrichissement toujours croissant des interfaces et de la miniaturisation des écrans. En d’autres termes, il nous faut entrer un maximum de contenu et de fonctionnalités dans un minimum d’espace. Ce qui constitue de nouveaux défis et, à mon avis, une chance pour l’accessibilité en générale, et l’accès à l’information en particulier. Ce que j’apprécie en effet depuis que j’ai un Ibidule, c’est la simplification des écrans, on va à l’essentiel et à l’utile. Plus de pub interrompant la lecture en plein milieu et détruisant la structure de l’information. Il n’est pas rare en effet sur les forums et les blogs d’avoir, en lecture linéaire par un lecteur d’écran, le titre principal, suivi de plusieurs éléments de type iframe et de listes de liens sans rapport, puis seulement après, le texte de l’article. Pire, cet article est parfois lui-même entrecoupé d’éléments que je qualifie de parasites. Cette rupture dans la lecture constitue à mon sens une forme d’empêchement d’accéder à l’information. Cela demande à l’utilisateur qui écoute le contenu ou le lit en Braille, un important effort de concentration pour reconstruire mentalement la cohérence entre les différents éléments qui, pris isolément peuvent pourtant amener à affirmer que l’accès à l’information est garanti, puisque tout y est.

L’apparition des tablettes et smartphone réduit également sensiblement les interminables listes de liens tous aussi inutiles les uns que les autres ! Enfin, pour l’instant. Il en résulte une information extrêmement facile à trouver de façon rapide car concise et substantielle. A condition bien sûr que l’application respecte des critères d’accessibilité comme, par exemple, l’étiquetage des boutons. Dans cette perspective, la notion d’accès à l’information revient au centre même de la conception d’une application. Le manque d’espace oblige précisément à la livrer le plus vite possible, c’est-à-dire avec le moins d’actions utilisateurs possible. Ce qui oblige, en premier lieu à choisir des libellés très explicites pour chaque contrôle. Nous avons donc là l’aspect de rapidité et de clarté de l’information mise à disposition.

Quant au client, financeur et ultime décideur du projet, pour faire court et donc forcément caricatural, il a tendance à vouloir dire ou proposer trop de choses, le tout sur un même plan hiérarchique, au risque de noyer l’essentiel de son discours ou des services qu’il offre, pardon, vend. Si possible, à pas cher.

Voici, de façon non exhaustive, autant de perception de la notion d’accès à l’information qui paraissent très antinomiques et cohabitent pourtant chaque jour pour donner naissance à des sites Internet, avec plus ou moins de réussite. Du point de vue technique, on peut la considérer comme une simple mise à disposition, du point de vue ergonomique, elle nécessite une mise en perspective par rapport à un contexte, à une structure, du point vue utilisateur, nombre de paramètres entre en jeu comme la logique, l’esthétique, le fait de voir ou non l’écran etc… Enfin, côté client, il y a généralement une logique commerciale qui vise à attirer l’attention du chaland. Mais celui-ci n’adhèrera que s’il trouve aisément et rapidement l’information dont il a besoin.

Cependant, il me semble qu’après ce tour d’horizon forcément arbitraire et partisan, il manque à cette question de l’accès à l’information une autre dimension qui doit être cherchée au-delà du seul périmètre du web et s’étendre aux interfaces au sens large, voire aux échanges entre êtres humains. C’est ce que je propose dans un billet à venir. D’ici là, venez enrichir le débat. Je suis preneur.

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Une réponse à “Qu’est-ce que l’accès à l’information ? (partie 1/2)”

  1. Qu’est-ce que l’accès à l’information ? (partie 2/2) | Tanguy rêve dit :

    [...] la première partie de mon analyse, j’ai tenté de définir les différentes acceptions de la notion d’accès à l’information [...]

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